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Laurent Bouisset

Laurent Bouisset. Né en 1981, vit à Marseille. A fait du rock. A écrit un mémoire sur Antoine Volodine. Fait de la poésie, va volontiers la gueuler sur les ondes de Radio Galère pour voir si des fois ce serait pas aussi du rock. Collabore à de nombreuses revues (Traction-brabant, Verso, Décharge, Nouveaux Délits, Pyro, Fureur et mystère, Incertain regard, etc). Traducteur, coanimateur du site Fuego del Fuego avec Erick Gonzalez, consacré à la poésie en langue espagnole. Dernières publications : Dévore l’attente, avec des images d’Anabel Serna Montoya, Édition Le Citron Gare, 2015. Soleil plouc, Éditions Le Pédalo ivre, 2018.

guyot vit entre
  
 au milieu ? je ne crois pas
 je ne vois pas de centre
 pas non plus beaucoup de lignes droites ou de symétrie dans ses œuvres 
  
 tout est croisement 
  
 passage foré entre la photographie la peinture
  
 entre comme deleuze aimait parler de cette herbe entre 
 celle qui n’a pas de début
 pas de fin
  
 – j’ai fait des confettis des suites logiques, dit une des toiles
 – et des chronologies, j’en parle même pas ! ajoute une autre
  
 argentique remué à même la toile pour ouvrir l’espace des possibles
 l’image en permanence change dans sa tête
 entre le cliché et le développement il y a du temps
 c’est-à-dire une pagaille de doutes
 et pas mal d’autres errances à inviter dans l’œuvre finale
 – finale, t’as dit ? tu cherches une baffe ? 
  
 a partir du négatif il prend la tangente
 l’image zigzague sous ses doigts vers l’ailleurs
 et guère de pause ou de flânerie 
 comme un enragéil poursuit !
 revient !
 repart !
 difforme !
 altère !
  
 il faudrait inventer pour lui un verbe à partir de « sans cesse »
 dire sauvagement : guyot sancesse ! 
 ou non plutôt : sang-cesse !
 ou bien : cent-cesse ! 
 enfin merde n’arrête pas
 d’enrager constamment la création ! 
  
 et fait que gicle encore autre chose d’une même toile ! 
 puis de l’ailleurs est revenue la même encore ! 
 puis la même est soudain devenue tout autre ! 
 et dans chaque chose encore perçue sommeille un dédale rencontré
  
 deviendrais-je fou ou je vois qu’un visage s’est réfugié sur une palette ?!
  
 l’œil d’un enfant me fixe depuis l’asie (ou l’épicerie d’à côté si ça se trouve)
  
 tacot en rade sur une toile bien griffée 
 faciès d'afrique noire
 pas seulement
 savoie aussi ou amérique centrale 
 honduras juste après le congo ou avant ? 
 qui c’est qui met les choses dans l’ordre déjà ?
 qui fait que la rage se lamente dans des tiroirs ?
  
 bouscule tout ça, va !
 mets un coup !
  
 assaut de bière 
 et de blues sale 
 dans l’art léché !
  
 la beauté des beaux-arts il en fait quoi guyot ? des pâtes ?
 j’ai longtemps eu envie de déféquer le photoshop clinique
 épuré blanc livide 
 comme le stress imposé d’un cabinet de dentiste
 ou l’intérieur châtié d’un resto étoilé
 c’est pareil
 ça réclame une baffe
  
 guyot 
 lui
 bave 
  
 bouillonne et rage et 
 pogote grave avec baudelaire 
 dans son atelier de la belle de mai
 mallarmé slame avec lautréamont 
 et les continent oublient de porter leur nom
 afrique j’écris sur l’amérique latine
 amérique latine sur l’afrique 
  
 paniques et luttes
 combats
 typhons
  
 désirs de brailler puis vomir
 cracher ses reins
  
 rien ne s’arrête en lui
 tout palpite et renaît 
 encore moins poli que la veille
 aussi rugueux que son quartier de marseille
 où tu le vois choper des vieilles Canettes dans les bellepous
 pour foutre ensuite du film dedans
 et prendre avec des sténopés (je plaisante pas)
 il cherche quoi guyot ? les problèmes ? 
  
 ah ! s’il arrivait à tenir un jour dans un quadrilatère
 on le verrait prostré comme un chiot triste chez Burger King
 mais non justement il déborde ! 
 il va déborder de ce texte aussi je le sens !
 je ne cherche même pas à le retenir 
 je sais très bien que je ne peux pas 
 je cherche un rythme
 oui
 seul un rythme pourrait conter ce qu’il trafique !
 tiens ! j’aurais bien mieux fait de
 fracasser une boîte de thon  
 plutôt que malmener des vers 
 en réponse à son grand bordel !
  
 ou y aller voir plutôt
 c’est ça !
 c’est y aller tout revoir qu’il vaudrait mieux !
 son site a encore dû changer depuis la veille !
 à moins que
 non 
 c’est ça
  
 il n’y a pas de centre
  
 pas de fin non plus à ce texte
  
 guyot vit entre – c’était le début ?
 – non c’était le milieu
 – on avait commencé par le milieu ?!
 – et la conclusion vient de foutre le camp !
 – c’est mieux comme ça
  – oui, ce serait quand même une sacrée déception de se dire qu’on est arrivé quelque part
 – allez, un point 
 – un quoi ? 
 – un point !
 – je veux bien mais guyot les hait
  
 laurent bouisset, marseille, avril 2019